L’évidence d’écrire me tomba quand j’ai revu le Damas de mes enfances dans une fable séduisante qui résistait aux remous du temps, de la fracture, de la guerre !
L’idée germa car il fallait que quelqu’un puisse rassembler, ratisser le sel des souvenirs, tout refaire à la main comme un scribe antique pour recréer une mémoire, malgré les lacunes de l’oubli.
Deux Syriennes, femmes de l’exil, une à Rabat et l’autre à Paris, s’unissent usant du stylo bleu de l’écriture, du stylo noir du dessin. Elles retrouvent la terre de leur naissance à travers le flou de la mémoire mais aussi la force d’une affiliation. Ce livre est une rencontre, une identité, un cri d’amour ! Damas s’impose et, de sa première page, elle porte son message de piété ! Les coupoles des églises aux encens fumants, les minarets effilés qui percent le ciel, dessinent dans un silence blanc, noirci d’encre charbonneuse, un lieu vivant, un musée à ciel ouvert.
Si Damas a pu suivre la marche de la modernité dans une timidité sortie d’un ancrage de traditions, elle est dans ce livre une belle courtisane ottomane fidèle à un art de vivre qui a attiré les voyageurs, les artistes et les poètes. La langue des stylos peut être ordinaire, mais ici elle rend la beauté et le sentiment pour que défile ce quotidien raffiné, dans un semblant de lumière tamisée qui laisse libre cours à l’imaginaire.
Des histoires fantaisistes et pourtant fidèles, animées, écrites en alexandrin par Racha Loutfi, des dessins de Raghda Hamzawi, qui attirent comme un aimant, leurs formes en arrondi refusant tout heurt. L’on aimerait entrer dans les tableaux, toucher les personnages qui, immobiles, deviennent vivants. Parfois, ils semblent nous parler et nous rassurer de leurs mots.
Si Saint Paul a trouvé la révélation sur le chemin de Damas, la Via Recta, il a sans doute traversé la magie des jardins fleuris de la Ghouta. Pour lui, Damas était un antre de méditation, d’appel à la prière, de recueillement, comme l’ont compris, plus tard, les conquérants de l’Islam venus du désert d’Arabie pour bâtir la plus belle mosquée du monde. Mais, cette ville est aussi un lieu de déambulation entre le sensuel et le profane. Les dessins arrêtent le regard, le marché de la soie, le rituel du bain, la danse du désir, la liseuse de bonne aventure, la boîte à merveilles et tant d’autres… Tout se succède dans un foisonnement de vie, un ravissement silencieux mais bouleversant, car ces existences, de leurs attentes, leurs gestes, leurs rêves, surpassent la nostalgie et offrent un ancrage sentimental.
Traverser ce livre entre mots et dessins, c’est écouter Damas, la mélodie du vent, les rumeurs des souks, un carillon de l’angélus du soir, une prière de muezzin de l’aube. On ne peut oublier la poésie d’un allumeur de réverbères ou d’une lettre d’amour. Si dans la mémoire de l’exil, l’image, le texte s’embuent de larmes, ce livre en noir et blanc est d’une gravité complice d’un jasmin de jardins, d’une cruche de tamarin, de la voix d’un conteur de la nuit. Dans une géométrie de lettres et de dessins, défile devant nos yeux une terre d’enfance, notre premier pacte d’amour. Damas, dessinée à l’encre noire, raconte ses mille histoires, elle nous ouvre le monde de ses songes, l’appel sacré de l’éternel retour.
Myriam Antaki, auteure syrienne |