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Potrait d'Asaad Arabi par Marwan Kassab Bachi

 

Asaad Arabi (1941–2025) leaves behind a substantial body of work that occupies a distinctive place in the history of contemporary Arab art. A painter, art critic, and theorist, he forged, over several decades, a fruitful dialogue between artistic practice, aesthetic thought, and the transmission of knowledge.

After studying at the Faculty of Fine Arts in Damascus, he moved to France in 1975, where he continued his training at the École nationale supérieure des Beaux-Arts before earning a doctorate in aesthetics from the Sorbonne. Based in Paris, he went on to develop a deeply personal body of work. His painting, constantly evolving, explores the interplay of memory, space, colour, and rhythm. Moving between figuration and abstraction, it draws on inner landscapes, architectural forms, historical traces, and the cultural resonances of the Middle East to forge a visual language of remarkable freedom.

Alongside his artistic practice, Asaad Arabi published numerous books and essays on aesthetics, art criticism, and the history of modern Arab art. His theoretical writings, recognised both in the Arab world and in Europe, have helped illuminate the questions and challenges of contemporary artistic creation while preserving the legacy of several generations of artists.

Bringing together a selection of works under the title The Work Endures, this exhibition offers glimpses into an exceptional artistic and intellectual journey. It invites visitors to rediscover a body of work whose expressive power and intellectual depth continue to resonate with the present.

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Asaad Arabi (1941-2025) laisse une œuvre considérable qui occupe une place singulière dans l'histoire de l'art arabe contemporain. Peintre, critique d'art et théoricien, il a construit au fil de plusieurs décennies un dialogue fécond entre création, pensée esthétique et transmission.

Après des études aux Beaux-Arts de Damas, il s’installe en France en 1975 et poursuit sa formation à l’École nationale supérieure des Beaux-Arts avant d’obtenir un doctorat en esthétique à l’Université de la Sorbonne. Il poursuit son parcours à Paris et développae une œuvre picturale profondément personnelle. Sa peinture, en constante évolution, explore les relations entre mémoire, espace, couleur et rythme. Entre figuration et abstraction, elle puise dans les paysages intérieurs, les architectures, les traces de l’histoire et les résonances culturelles du Proche-Orient pour élaborer un langage visuel d’une grande liberté.

Parallèlement à son activité de peintre, Asaad Arabi a publié de nombreux ouvrages et essais consacrés à l’esthétique, à la critique d’art et à l’histoire de l’art arabe moderne. Son œuvre théorique, reconnue dans le monde arabe comme en Europe, a contribué à éclairer les enjeux de la création contemporaine et à transmettre la mémoire de plusieurs générations d’artistes.

Réunie sous le titre « L'œuvre demeure », cette exposition présente quelques témoignages d'un parcours artistique et intellectuel exceptionnel. Elle invite à redécouvrir une œuvre dont la force expressive et la profondeur de réflexion continuent de dialoguer avec le présent.

 

 

 

 

 

Mohamed Omran,

Né à Damas, vit et travaille à Paris
Artiste plasticien diplômé d'un master en histoire de l'art contemporain de l'Université Lumière Lyon 2 et titulaire d'un diplôme d'études supérieures en sculpture de l'Université de Damas, ses œuvres sont exposées dans de nombreux pays du monde arabe et à travers le monde. Elles figurent dans de prestigieuses collections, notamment au British Museum, à l'Institut du Monde Arabe à Paris et à la Fondation Atassi. Il développe également une activité de critique d'art et de documentation artistique. 

Lettre à Asaad Arabi… quand le tableau demeure

Mon cher Asaad,

Des amis m’ont demandé d’écrire un court texte à l’occasion de l’exposition organisée à la galerie europia, en ton hommage, pour le premier anniversaire de ta disparition. Les idées de ce texte se bousculent dans mon esprit depuis un an, sans que j’aie trouvé le courage de l’écrire. Aujourd’hui, je me sens enfin libre de m’affranchir des formules convenues des textes de deuil et de condoléances. Je n’aime pas les mots tout faits du chagrin, et je ne trouve pas que le mot « départ » soit approprié ici, toi qui demeures toujours présent à travers tes idées, tes écrits et cette énergie singulière qui rayonne de tes tableaux. C’est pourquoi je vais t’écrire cette lettre, Asaad, et permets-moi de la partager avec les visiteurs de l’exposition et nos amis.

Il y a quelque temps, je t’ai vu en rêve. Nous nous promenions ensemble dans la ruelle des Roses, dans le quartier damascène de Sarouja, où tu as grandi. Tu me désignais une petite porte bleue en me disant : « C’est ici que j’ai vécu avec ma grand-mère… ma première enseignante. » Tu ouvrais la porte, et Oum Kalthoum, Mohammed al-Qasabji et le reste de l’orchestre en sortaient, tels que tu les représentais dans tes tableaux. Autour de nous, l’espace commençait à se remplir de couleurs… Puis le rêve prenait fin.
Tu aimais tant la vieille Damas que tu lui avais consacré ton projet de fin d’études. Les tableaux de ce projet constituaient une forme de protestation contre les destructions provoquées par le plan d’urbanisme de l’ingénieur français Michel Écochard, lorsque le percement de la rue de la Révolution entraîna la démolition de vastes parties des quartiers d’Al-Amara et de Sarouja. Hélas, Asaad, la défiguration de la ville s’est poursuivie, jusqu’à s’étendre à l’ensemble du territoire syrien.

Ce qui t’attirait dans la vieille Damas n’était pas seulement son environnement urbain, mais aussi cette énergie spirituelle qui sommeille dans ses murs. Tu me disais souvent, avec la clarté qui te caractérisait : « J’ai une identité spirituelle, et non folklorique. La ville ne m’intéresse pas parce qu’elle abrite une mosquée, un minaret ou un hammam. Ce qui m’importe, c’est ce tissage organique, cette trame qui s’est tissée au fil de milliers d’années. »
Tu as ainsi dépouillé la notion de vieille ville de ses caractéristiques architecturales immédiates, pour rechercher cette « chose mystérieuse » qui te reliait aux maisons damascènes. Tu as reconstruit les ruelles en t’inspirant de la perspective des miniatures islamiques, une perspective qui multiplie les points de vue et les sources de lumière, exclut les ombres et réduit les façades damascènes à un langage plastique en quête de l’essence plutôt que de l’apparence.

Lorsque s’est déchaînée la « Apocalypse damascène », selon ton expression, Damas n’a pas disparu de tes tableaux. Elle s’est au contraire approfondie dans le thème de « l’habitant et de l’habité » : un lieu chargé d’histoires, d’incantations et de visions. Tu m’as dit un jour, au cours de l’une de nos rencontres, que la catastrophe et l’exode surviennent lorsque l’équilibre entre l’habitant et l’habité se rompt. Le tableau devient alors une « ville fantôme », une « ville abandonnée », ou encore une « civilisation déclinante, en quête des raisons de son déclin et de ses fragments éparpillés partout ».
Plus d’un an s’est écoulé depuis ton absence, Asaad, et pourtant tu demeures parmi nous. Ton langage plastique singulier et l’énergie chromatique qui rayonne de tes tableaux resteront l’une des rares voies encore ouvertes vers la beauté, en ces temps si laids.

Que la paix accompagne ton âme, et que ton souvenir demeure éternel.

à Paris le 3 octobre 2026

Mohamed Omran

   

Issa Makhlouf

Poète, écrivain, essayiste et traducteur Franco Libanais, s’installe à Paris en 1979, où il poursuit des études à la Sorbonne et obtient un doctorat en anthropologie sociale et culturelle.
Son parcours associe littérature, réflexion anthropologique et engagement culturel. Écrite en arabe et traduite en français, son œuvre explore notamment l’exil, la mémoire, la violence, la solitude et la quête de beauté. Sa poésie, à la croisée des cultures orientale et occidentale, conjugue méditation sur la condition humaine et attention aux mystères du monde. Parmi ses ouvrages figurent Mirages, Lettre aux deux sœurs, qui lui a valu le prix Max Jacob, et Une ville dans le ciel.

En retrouvant aujourd’hui les toiles d’Asaad Arabi, nous avons le sentiment de le retrouver lui-même. Car Asaad n’a jamais cessé d’habiter sa peinture : il demeure présent dans chaque trait, dans chaque vibration de la couleur, dans chacune de ces œuvres où se prolongent son regard, sa sensibilité et sa vision du monde. Un an après sa disparition, ses tableaux nous rendent sa présence avec une intensité que le temps ne saurait effacer.
L’univers pictural d’Asaad Arabi est multiple et foisonnant. On ne saurait le réduire aux œuvres inspirées du mythe, ni à sa série de toiles consacrées à Oum Kalthoum et à son orchestre, ni à l’architecture damascène et à la manière dont il la traite, qui n’est pas sans rappeler Paul Klee, ni même aux personnages qui peuplent ces compositions. Un autre trait de son œuvre révèle en effet que l’artiste n’a jamais rompu avec le quotidien et ses souffrances. Les guerres qui ont ravagé le Liban et la Syrie y résonnent, sans jamais y être représentées de manière frontale : elles passent par le prisme de son regard, l’alchimie de ses couleurs et la lumière de son imagination. Là se révèle sa manière d’appréhender le réel : un style affranchi du réalisme, qui explore d’autres étendues. Un style qui laisse affleurer la violence, l’une des constantes de l’histoire de l’art, depuis les parois de Lascaux jusqu’à nos jours.
Toutefois, les toiles d’Asaad Arabi ne cherchent pas à désarticuler les corps ni à en défigurer les traits, comme le font de nombreux artistes contemporains. Elles restituent plutôt l’inquiétude et la perdition qui les habitent ; elles révèlent le cri étouffé de ces corps qui semblent hébétés, tant la douleur est forte. Poussée à son paroxysme, l’atmosphère laisse pressentir une violence latente, telle une bête affamée tapie dans les décombres, à l’affût de l’humain, guettant l’instant d’inattention pour bondir sur sa proie. Cette menace prend parfois forme dans le tableau : c’est le cas du grand corbeau noir qui s’envole en direction d’un homme et d’une femme portant leur enfant. Planant sur la petite famille à son insu, il dit la crainte, la terreur et la mort. Si les corbeaux de Van Gogh, dans Champ de blé aux corbeaux, mêlent le présage de mort au jeu pictural, leur noir faisant vibrer le jaune des champs immenses, celui d’Asaad Arabi ne garde que la menace.
Telles les mères qui chantent pour leurs enfants morts, Asaad Arabi dit la tragédie avec des couleurs vives, chargées de musicalité : un chant de verts, de bleus et de rouges, traversé d’un blanc étrange, sans que le tableau sombre jamais dans le pathos ou le lyrisme mélancolique. Car la souffrance qu’il peint dépasse les guerres qui l’ont fait naître : elle les précédait et leur survivra, puisqu’elle fait partie intégrante de la condition humaine.
Pour Marcel Proust, l’art est un miroir d’un autre genre, qui ouvre nos yeux sur des pans du réel impossibles à saisir, mais aussi sur l’être profond. Il en va de même des tableaux d’Asaad Arabi : nous les regardons pour savoir où en sont nos rêves et nos corps menacés de ruine, et pour y retrouver, encore, celui qui les a peints.

à Paris le 14 octobre 2026
Issa Makhlouf

   

"L'œuvre demeure" une exposition d'Asaad ARABI @ europia | 15 octobre - 12 novembre, 2026

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 Asaad ARABI (1941-2025)

Ouverture : lundi à jeudi : 16h00-19h00
ou sur RdV